Ohio: L’été, une fois

Il y a des livres comme cela. De ceux qui débarquent sans prévenir, qui attirent l’œil (la couverture d’Ohio mériterait d’être facilement encadrée et accrochée sur un mur) mais pour lesquels vous n’étiez pas vraiment préparé. Pas au point de vous prendre par surprise, à grand coup de parpaing dans le bide. Ohio, c’est cela: c’est beau comme une chanson de Damien Jurado, c’est bouleversant comme un poème qui s’ éclot dans la douleur. A la croisée des genres et des destinées, Ohio bouleverse quelque peu le format du récit choral où tout le monde, dans un grand maelstrom existentiel, se croise pour dessiner un topos où la vie ne serait, finalement, qu’une succession de coïncidences plus ou moins fortuites.

Point de coïncidences chez Stephen Markley dont le premier ouvrage joue davantage sur les fulgurances, fussent-elles littéraires et individuelles, de chacun des personnages qu’il accompagne avec soin et beaucoup d’amour. Le temps d’une nuit d’été, quatre individus reviennent donc à New Canaan, leur ville natale, chacun avec un objectif bien précis dans leur besace. Tandis qu’en sourdine se joue une mélodie au sujet du « Meurtre qui n’a pas eu lieu », légende urbaine locale, ici, là, au fil de pages souvent sidérantes de force et de violence, Markley brosse ses protagonistes avec un style brut, vif, parfois cru, en superposant à leur trajectoire des réminiscences du passé qui ne cesse de tracer la distance entre d’anciennes ambitions et d’actuelles désillusions. Vous me direz que, certes, la recette du désenchantement n’est peut-être pas neuve mais elle est appliquée ici avec une élégance et une liberté qui séduisent immédiatement.

Ne cherchez pas non plus la mélancolie d’années lycées idéalisées; elles sont, plus d’une fois, passées à la moulinette d’une vision amère loin de tous les teen drama auxquels nous avons été habitués. Sur les dix ans qui suivent le retour de nos personnages, la ville de New Canaan est toujours cette cité industrielle effrayante, paupérisée par la drogue et minée par le chômage. Ohio, c’est cela aussi: cette Amérique d’après le 11 septembre pour qui le mythe de la réussite, aussi fondateur et inatteignable soit-il, est toujours un idéal à atteindre. Mais ce qui fait qu’Ohio touche véritablement la corde sensible, c’est d’assister, sans redondance à chaque chapitre, au crash de ces quatre comètes venues se fracasser de plein fouet sur la réalité cruelle du territoire de l’âge adulte. Cette réalité qui vous rappelle que ce l’on projetait d’être se concrétise toujours de façon tordue…

À présenter les choses comme cela, vous seriez peut-être tentés d’écarter un récit d’une fatalité et d’un pessimisme absolu. Vous auriez tort. Ohio, comme je le disais, est à la croisée des genres: roman social, roman noir, fresque existentielle, satire politique… ni vraiment ceci, pas totalement cela. Pas totalement tragique ni même radicalement désenchanté. Je ne révèlerais évidemment pas ce qui se trame dans les toutes dernières pages, point d’orgue radical de grandeur, d’émotion et de déchirement à vous soutirer des larmes insoupçonnées, et qui figurent probablement parmi les plus belles que j’ai jamais lues, mais, même dans ces dernières pages de pure noirceur, il y a une volonté, un souffle, un espoir que la vie – dans toute sa beauté et possibilité- reprenne le dessus.

Une chose est certaine: il va falloir désormais compter avec Stephen Markley, conteur hors pair et éclatant, dont les mots sont des remparts rassurants pour les tourments de l’âme.

Ohio (Albin Michel, USA, 2020, 560 pages)

Roman écrit par Stephen Markley. Traduit par Charles Recoursé.
Disponible depuis le 19 août 2020.

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