Soul – Pixar, l’âme prodigieuse

Professeur de musique dans un collège public, Joe Gardner ne rêve que d’une seule chose: être un artiste. Briller sous les feux de la rampe comme son illustre paternel. Jouer du piano dans un groupe de jazz autrement que devant un parterre d’élèves plus ou moins concernés par la notion de talent. Alors qu’on lui propose un poste pérenne dans l’école où il enseigne, Joe croise l’un de ses anciens étudiants. Ce dernier officie à l’intérieur du quatuor de Dorothea Williams, célèbre saxophoniste qui compte se produire en concert le soir même dans la salle du Half Note Club. Joe dégote alors une audition et fait sensation. Malheureusement pour le pianiste qui y voit là le gage tant attendu de sa reconnaissance, un accident provoque la scission de son corps et de son âme, partie pour rejoindre le Grand Au-Delà. C’est sans compter sur l’obstination de Joe, fermement décidé à ne pas laisser passer la chance de sa vie, et qui va négocier la possibilité de pouvoir retourner sur Terre avec 22, une âme qui, elle, n’aspire nullement à y aller…

Cela fait plus de trois décennies que les génies de la lampe pixarienne frottent l’animation pour en sortir des merveilles. Plus de trois décennies d’une filmographie étonnante, éclectique, et dont la seule énonciation des titres mettent déjà plein d’étoiles dans les yeux des petits et (surtout) des grands enfants. Toy Story, Monstres et Cie, Le Monde de Nemo, Ratatouille, Wall-E, Là-haut, Les Indestructibles… à chacun son joyau, à chacun son film-monde, dans lequel on embarque à chaque fois pour un enchainement de moments de cinéma hors du commun.

The Great Beyond…(c) Pixar/Disney 2020

Comment pourrait-on expliquer l’attrait que l’on continue de porter à ces productions aussi innovatrices qu’enchanteresses ? La qualité de l’animation ? Il est évident que la force de frappe technique de Pixar joue pour beaucoup dans la part de charme et d’envoûtement de nous autres, spectateurs. Mais il y a, avant tout, surtout, l’envie – le souhait- d’aborder des thématiques universelles osées avec une facilité de discours et de synthèse qui laisse souvent pantois d’admiration. Prenez par exemple le prologue de Là-haut: avant d’être une leçon de narration, c’est une leçon de vie. La cinématographie de Wall-E vaut à elle seule tous les essais sur la décroissance et l’écologie. Toy Story a ouvert toutes les boites de Pandore pour laisser échapper la soif essentielle d’un imaginaire à préserver et à cultiver. Et lorsque Vice-Versa décortique la mécanique et l’évolution de nos émotions, on se dit: « Bon sang, les bonhommes de Pixar ont réussi à saisir l’insaisissable. »  On pourrait continuer avec chacune de leur production, même les moins éclatantes. Pixar continue d’émerveiller parce que non seulement Pixar ne se repose jamais sur ses lauriers mais en plus elle croit en l’intelligence de son public.

« Rebattant les cartes tous les quart d’heure, faisant surgir la mélancolie là où ne l’attend plus, Soul
est un film au tempo imprévisible, jazzy donc, à la fois incroyablement effréné et totalement contemplatif. »

Première production de la firme à avoir clairement été pensée pour un public adulte, Soul se place à la fois dans le sillon des précédents longs-métrages, tout en cultivant l’art du pas de côté. Rebattant les cartes tous les quart d’heure, faisant surgir la mélancolie là où ne l’attend plus, Soul est un film au tempo imprévisible, jazzy donc, à la fois incroyablement effréné et totalement contemplatif. C’est une relecture du buddy movie toute en rupture, avec un tandem qui s’associe tant bien que mal et se déclinera jusqu’à en inverser les corps; le départ de Joe étant un accident, son retour se réalisera donc sous les mêmes auspices: dès leur arrivée sur Terre, l’enveloppe corporelle de Joe est habitée par 22 tandis que l’âme de Joe atterrira dans le chat d’à côté. C’est un tour de manège aux secousses joliment burlesques, délicieuses, toujours rivé sur son objectif narratif premier (le retour à la normale d’ici le concert tant attendu du soir) mais qui, chemin faisant, dégaine des ressorts narratifs contrastés, où le cartoon côtoie des grands écarts complètement abstraits (en témoigne ces plans spectaculaires dans le Grand Au-Delà) pour ensuite se fondre parfaitement dans un New-York coloré et réaliste.

Joe apprendra au final que, la vie passant plus vite que nos rêves, il est important de faire la somme de ce que l’on partage. Et avec qui on le partage, que ce soit une discussion, une sucette ou bien une leçon de musique. On pourra y voir là une forme de discours bien-pensante. Rétorquer que l’émotion n’est pas aussi flagrante, à l’étreinte aussi subtile et poignante que pour Là-haut, Wall-E ou Vice-Versa. Pourtant elle affleure, en sourdine, et c’est bien là toute la pudeur d’un film qui ne ressemble rien d’autre qu’à une modeste leçon épicurienne, plus que précieuse en ces temps troublés. Ce serait faire sacrément la fine bouche face à un récit qui incite à être, à l’instar du sort de Joe, revisionné. Donc revécu. Une chose est certaine: avec les studios Laika, Aardman ou Ghibli, Pixar est une caverne d’Ali Baba qui n’a pas fini de dévoiler tous ses trésors. On ne peut que se réjouir des futures découvertes.

Initialement prévu pour sortir en salles courant novembre, Soul est désormais disponible sur la plateforme Disney +.

 

Publié par

Élevé par Billy Wilder, Robert Zemeckis, Chaplin et Chandler Bing. A grandi à Capeside et au Cook County General. Autrement #Libraire dans la vie en vraie.

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