Mank – En verve et contre tous

p>Il est tout de même assez ironique de constater que ce qui fut la plus belle expérience cinématographique de l’année 2020 est sortie sur Net (toudoum!)Flix. Après Alfonso Cuaron et Martin Scorsese, c’est désormais David Fincher qui signe une nouvelle réalisation à destination de la plateforme de streaming.

Sous contrat avec Netflix pour quatre ans à venir, David Fincher a les coudées franches pour entreprendre ce qu’il veut. Le cinéaste, visiblement toujours marqué par la production et le charcutage d’Alien 3, n’a eu de cesse de clamer son indépendance à travers les films qu’il signa par la suite. De cultiver l’art de surprendre, de fasciner, de provoquer tout en louvoyant entre productions hollywoodiennes confortables et films à gros budget. Avec la même exigence. Avec le même dévouement au service d’un public qui le lui rend bien, puis de la critique qui, bon gré mal gré, a fini par reconnaitre que, tout de même, le clippeur des débuts est bel et bien devenu un réalisateur émérite. Sans doute le plus grand cinéaste américain contemporain. C’est peut-être en raison de tout cela qu’il fallait bien que Fincher, artiste réputé pour sa maitrise et sa volonté de contrôle, se frotte au plus grand film totem de l’Histoire du Septième Art.

C’est donc de liberté, davantage même que de cinéma, dont parle en réalité Mank. Faux biopic du scénariste de Citizen Kane d’Orson Welles, film qui a ouvert tout un champ de possibles en pulvérisant dès sa sortie les codes de la narration et de la réalisation, Mank est un chant d’amour. D’amour de cinéma bien sûr, riche de clins d’oeil et de figures familières d’un lointain Hollywood, mais d’amour des mots. Des mots que l’on pose pour la rédaction d’un scénario attendu au tournant. Des mots d’esprit qui fusent pour trancher avec le tout venant mondain, hypocrite et retors d’un milieu où la magie des paillettes laisse place à la bêtise, au nationalisme bon teint et à la manipulation.

« J’ai peut-être un peu bu mais à la fin de l’entoi, je vouche » (c) Netflix

Mank, c’est Herman Mankiewicz, interprété par un Gary Oldman malicieux, formidable et épatant, qui prête sa morphologie caméléon (le bonhomme a tout aussi bien incarné Lee Harley Oswald, Dracula, Sid Vicious que Sirius Black) pour incarner ce personnage à l’encontre de tout son entourage. Génie lucide, aussi à l’aise avec la parole qu’avec la plume, capable d’ironiser en laissant son auditoire autant hilare qu’interdit, Mank est un électron libre. Un corps lourd, lent, écrasé, las, parfois paralysé, faussement désinvolte mais qui se fraye toujours une présence pertinente. Farouchement indépendante, jamais là où on l’attend. Mank est un personnage romanesque de la lignée des Cyrano et des Don Quichotte, tandis qu’Orson Welles est quasiment relégué à une silhouette fantomatique; une figure d’autorité qui veille au bon grain de son projet alors que se trame une mascarade théâtrale autrement plus dangereuse: celles des élections pour le poste de gouverneur de Californie pour lesquelles Hollywood va jouer un rôle plus que douteux.

Génie esseulé vivant dans l’ombre de son alcoolisme et d’une verve bien trop franche, solitaire populaire n’aimant rien d’autre que ramener la vérité au centre des enjeux, Mank est un individu immédiatement sympathique qui pose ses pieds dans tous les plats qui se présentent. En témoigne cette hallucinante scène d’anniversaire où le scénariste arrive en trombe et totalement ivre, pour pitcher une sorte de relecture de Cervantes transposé à Hollywood, afin de vomir (littéralement) tout ce qu’il pense. Tout est là: l’embarras, la lumière, la comédie et la tragédie, l’inspiration comme source de vérité face à des pantins qui ne savent plus où poser leur gêne. Nulle nostalgie d’un temps où les studios usaient de leur notoriété pour falsifier les récits: Fincher soigne son noir et blanc d’un gris à la fois libérateur, nuancé et terriblement cynique. Tout en gardant une part de beauté. C’est admirable.

Mank est disponible sur Net(toudoum!)Flix depuis le 4 décembre 2020.

Publié par

Élevé par Billy Wilder, Robert Zemeckis, Chaplin et Chandler Bing. A grandi à Capeside et au Cook County General. Autrement #Libraire dans la vie en vraie.

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