Mare of Easttown – Knight Mare mène l’enquête

Depuis longtemps, je reste fasciné par la capacité que le roman noir a de parler de l’âme humaine plus que d’une enquête à proprement parler. En cela, ce courant littéraire se rapproche souvent, et même davantage, de la tragédie grecque et de ses maudites ramifications familiales que la littérature dite blanche. La mini-série développée par ce total inconnu qu’est Brad Ingelsby aura marqué l’année pour cette aptitude à partir d’un postulat classique, pour ne pas dire conventionnel, et d’en avoir tirer un récit surprenant pour la simple et bonne raison qu’il ne cherchera jamais l’épate.

Avant d’être, donc, un roman noir, Mare of Easttown est d’abord un drame. Celui d’une ville, celui d’une femme- celui de plusieurs femmes en réalité:endeuillées, violentées, délaissées, meurtries, séquestrées, les figures féminines sont au cœur de la totalité des éléments qui vont perturber cette bourgade fictive de Pennsylvanie. Les hommes qui se frayent un chemin dans le tracé de l’histoire sont soit dépassés soit dérangés ; et le peu d’entre eux qui parviennent à tirer leur épingle du jeu feront malheureusement long feu d’une manière ou d’une autre.

Bref. On a beau connaître le contexte (une disparition, un meurtre, une communauté, un flic blessé, des secrets qui surgissent de partout) sur le bout des doigts et sous toutes les coutures (Broadchurch, Happy Valley, True Detective, et puis, tiens, Twin Peaks), Brad Ingelsby tisse les mailles de son récit avec tact, attention, humanité, pudeur et panache; jamais les rebondissements qui viendront jalonner les contours de chaque fin d’épisode n’altéreront ce portrait d’une Amérique où tout le monde, fatalement, se connaît. Où chacun va à la messe avant d’amener son pack de bière au barbecue du voisin. A Easttown, là où les parties de pêche sont plus qu’une tradition mais un élément indispensable à la quiétude urbaine, tout va piano. Presque. On va aider le petit vieux du coin, la voisine d’en face et on essaye d’oublier à grands coups de goulée de bière son ex qui va se marier bientôt ou alors la pénibilité d’une vie où l’on est obligé d’accumuler les petits boulots. Mare of Easttown, c’est aussi cela : être juste. Dans les détails, la nuance, la discrétion. Dans l’atmosphère. De fait, tous les personnages de prolos qui habitent le show font vrai, simplement parce que l’on devine la menace de la pauvreté sans qu’elle ne nous soit surlignée à grands coups de marqueur.

Sans fards, sans rien, sans donner l’impression de faire grand-chose, Winslet impressionne par cette apparente facilité de s’accaparer d’un rien (…) pour en faire une multitude de tout.

Tout le cast de Mare of Easttown est à l’avenant, à commencer, évidemment par Kate Winslet. L’actrice, un César d’Honneur, un Oscar et une filmographie à faire taire les langues les plus retorses, n’a plus rien à prouver. Retourner à la télévision pourrait se faire dans un confort des plus évidents mais Kate choisit un rôle difficile, résolument magnifique, tout en donnant, si on l’avait oublié, toute la mesure de son génie. Sans fards, sans rien, sans donner l’impression de faire grand-chose, Winslet impressionne par cette apparente facilité de s’accaparer d’un rien (genre l’accent de Pennsylvanie) pour en faire une multitude de tout (l’obstination, l’abnégation, le déni, la rudesse, la fragilité, la beauté, l’empathie…). Une sorte de chevalier maudit par son passé qui essaie de déjouer au présent ses faiblesses bien présentes, et une forme – tragique, encore une fois- de malédiction. Mais ce serait faire de bien de mauvaise foi si on affirmait que le reste était à la traine. Non. Tout le monde, de Julianne Nicholson à Jean Smart en passant par Evan Peters, se porte vers le haut. Et nous, spectateurs, c’est peu de dire qu’on y est sensible…

Jouant sur une cadence relativement tranquille, la mini-série se permettra même de proposer son climax à deux épisodes de la fin et d’enchainer en déroulant un tapis rouge et point d’orgue inattendu pour conclure son énigme.

Sur un terrain similaire, là où la saison 3 de True Detective, qui boxait à peu près dans la même catégorie (même chaine, cast de prestige, même postulat) et qui ne manquait pourtant pas de bonnes idées, se plante sur la longueur, Mare of Easttown aura fait son petit bonhomme de chemin, multipliant les fausses pistes et les indices, avec, à chaque fin d’épisode, un twist suffisamment subtil pour que l’on s’impatiente pendant toute une semaine. De plus en plus glauque, de mieux en mieux incarné et diablement tricoté, la mini-série jouant sur une cadence relativement tranquille se permettra même de proposer son climax à deux épisodes de la fin (Illusions, le 1×05, et sa séquence démentielle de poursuite à huis clos) et d’enchainer en déroulant un tapis rouge et point d’orgue inattendu pour conclure son énigme. Au final, passé la dite scène de grande intensité, Ingelsby prendra le temps de détricoter sa pelote. Patiemment. Et de prendre justement son public à revers à travers l’énorme impact émotionnel de l’explication de tout le schmilblick. Plus, d’ailleurs, que la « simple » résolution de la dite énigme. Une fois encore, les acteurs seront tous à la hauteur du choix primant sur l’humain ; Winslet et Nicholson (et même, le temps d’une scène, Jean Smart) toucheront en plein cœur par leur prouesse d’interprétation. Rien ne dépasse, rien n’est factice, et pourtant un rien nous submerge. C’est l’apanage des grandes histoires.

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